Faits d'Hyver à Nieul-les-Saintes (17).



Remarque préliminaire : Les commentaires qui vont suivre sont des commentaires personnels que j'ai été amené à faire après lecture des documents et consultations de divers ouvrages cités en référence. N'étant pas historien, les conclusions que j'en tire peuvent être érronnées mais elles n'engagent que moi. Par contre, vous êtes invité à signaler votre désaccord éventuel et toutes vos critiques tant positives que négatives au webmaster. Merci d'avance.

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Au hasard de mes recherches généalogiques, la chance m'a été donnée de découvrir il y a quelques années des "notes historiques" dans les registres paroissiaux d'une commune de Saintonge : Nieul les Saintes (1). Je me permets de les soumettre à votre lecture critique car je pense que ces textes peuvent être intéressants pour diverses raisons.

Un paléographe avisé comblera les manques et corrigera les quelques erreurs de lecture et un historien celles d'interprétation que je n'aurais pas manqué de commettre. Néanmoins, je ne pense pas avoir trahi outre mesure la pensée des auteurs.

Deux de ces textes ont été écrits par le curé Gilbert alors en exercice en 1709 à Nieul les Saintes et le troisième le fut par le curé Cussac qui y officiait en 1785.

Le premier texte relate tout d'abord le sempiternel Hyver 1709. Toutefois, celui ci, décrivant bien sûr les rigueurs du climat, ne manque pas de préciser que du Nord (Pologne, Danemark, Hollande) au Sud (Espagne, Portugal) "l'Europe entière grelotta; N'oublions pas que la température était descendue jusqu'à -18° en Anjou, d'aucuns disent même" -23° à Paris le 13 janvier. On apprend aussi de la plume du curé Gilbert que la neige resta 3 semaines avant que le verglas ne détruise définitivement les grains qui avaient échappé à la rigueur des gelées. On note au passage la spéculation qui croît au fil des mois : le prêtre a corrigé à plusieurs reprises le prix des denrées déjà noté.

Livrons nous maintenant à un sommaire calcul relatif au prix des différentes marchandises citées par notre narrateur. F.& J. Fourastié dans "Les Ecrivains Témoins Du Peuple" (2) donnent un salaire horaire moyen de 1 sou en 1680, 1,50 sol en 1725 et 2 sous en 1788 tandis que Benoit Garnot dans son article "Le Panier De La Menagère Au XVIII° siècle (3)" propose 1 livre 1 sol pour salaire journalier d'un manoeuvre, 1 livre 10 sols pour un maçon et 2 livres pour celui d'un maître vitrier mais sans donner la date à laquelle ces ouvriers pouvaient prétendre à de tels émoluments, néanmoins il précise par ailleurs que cela ferait en Francs actuels respectivement 52,50 Francs, 75 Francs et 100 Francs.

Cela doit nous permettre de considérer que 1,30 sol pouvait être un salaire moyen en 1709. Nous rappelons qu'un écu valait 3 livres et qu'une livre valait elle même 20 sols.

Calculons maintenant le salaire horaire moyen d'un français 200 ans après la prise de la Bastille en précisant qu'en bas de sa fiche de paye mensuelle figure la somme nette de 6800 Francs et qu'il travaille en moyenne 170 heures dans le même laps de temps. Nous constatons donc que le descendant de notre humble ouvrier qui gagnait 1,30 sol en 1709 gagne 40 Francs par heure en 1989.

Ceci nous permettra de transposer les prix des denrées consignés sur les registres paroissiaux de cette terrible époque en Francs contemporains.

Il nous reste aussi à préciser que le setier qui était utilisé en tant qu'unité de mesure de volume équivaut à 156 litres soit 115 à 120 kg; nous prendrons 118 kg pour simplifier les calculs.

La livre poids en Saintonge selon Robert Colle (4) peut être estimée à 523,20 grammes. Quant au tonneau qui servait à mesurer les liquides, il contenait 1440 litres. Fort de toutes ces données, nous pouvons nous livrer maintenant à quelques calculs dont les résultats figurent dans le tableau ci dessous :

PRIX DES DENREESlivre / setiersous / setiersous / kgheure de travail / kgFranc/kg
blé en mars224403,722,86114.73
blé en juin244804,073,13125,16
blé en juillet255004,243,25130,38
méteil en mars183603,052,3493,87
méteil en juin juillet204003,392,60104,30

PRIX DES DENREESécu / tonneausous / tonneausous / litreheure de travail / litreFranc/litre
vin rouge en décembre10060004,173,20128,20
vin blanc en décembre8048003,382,56102,56

Ces prix exorbitants pour notre époque ne sont pas, loin de là, les plus élevés. En Saintonge, le blé n'est monté qu'à 25 livres tandis qu'à Paris il était déjà à 4 livres en mai pour atteindre 60 livres le setier. En période normale, il se négociait à environ 10 livres et François Julien Labruyère dans "Paysans Charentais (5)" écrit : "En 1709, le cours moyen de l'hectolitre de froment à Angoulème situé autour de 4 livres 10 sols (7 livres le setier) monta jusqu'à 19 livres 3 sols en juillet (29 livres 17 sols le setier) et ne retrouva son cours normal qu'en 1711."

Le prix du vin, en ce qui le concerne, vous coupait proprement la soif. Le curé Lehoreau d'Anjou où il vécut ce cruel hiver écrivit : "Dieu dont la miséricorde est infinie donna à la Normandie des cidres en abondance en 1709, qu'on charroya ici en sorte qu'on vendait la pipe de cidre 40 livres (1 pipe = 443 litres soit le litre de cidre à 55,56 Francs) ce qui fit que le vin quoique rare ne fut pas si cher qu'il aurait pû être". Mais la miséricorde divine aussi grande qu'elle fut pour dispenser aux hommes une bonne récolte de pommes ne daigna pas venir au secours des alcooliques.

Avant de quitter momentanément ces considérations pécuniaires, nous remarquerons qu'entre Mars et juin 1709, le blé a augmenté de 9 %, entre juin et juillet de 4 % soit 13 % en seulement 4 mois; mais combien valait il avant que le curé Gilbert ne considère que son prix vaille la peine d'être noté. Quant à la méture (= méteil = mélange de seigle et de froment), elle n'aura subi conjointement qu'une inflation de 11 %. La politique de rigueur n'avait pas cours du temps du Roi Soleil.

Ce texte contrairement à ce qu'on pourrait penser en lisant les dates des deux actes entre lesquels il s'insère n'a pas été écrit entre le 29 Mars 1709, date du baptême de la petite protestante (voir photo), et le 3 avril de la même année, date du baptême suivant, mais probablement en plusieurs fois. On peut penser en effet que le premier paragraphe, le plus long, qui va jusqu'à "Dieu Veuille Donner Un Meilleur Siècle Que Celui Dans Lequel Nous Vivons" a été écrit en Mars car le curé Gilbert en citant ce mois emploie le temps présent alors qu'il utilisait le passé pour relater les événement quelques lignes auparavant. Puis la veille de Noël, il corrigea son texte, modifia quelques prix, en ajouta d'autres : il emploie le passé simple pour les événements de juin juillet et à nouveau le présent pour ceux du 24 décembre. De plus il a probablement commis quelques erreurs de dates : en effet, on pourrait croire, à sa lecture, que le froid avait commencé le mercredi 9 janvier mais tous les témoins contemporains s'accordent à dire qu'il a débuté le dimanche 6 janvier; En fait, il aurait atteint son paroxysme le 13 janvier. Le verglas ne serait pas non plus tombé le 22 février comme s'acharne à le dire notre ecclésiastique mais le dernier jour du mois le jeudi 28 février selon le registre paroissial de Chaillevette (17) cité dans l'ouvrage de Robert Colle (4) précédemment mentionné. Mais plus tôt ou plus tard, peu importe, nous pardonnons volontiers au curé Gilbert qui a dû attendre le dégel de son encrier pour consigner de mémoire, comme il l'avoue lui même, ses souvenirs déformés par le temps qui passe et peut être aussi par le temps qu'il fait.

Mais si ces hypothèses relatives aux dates d'écriture sont exactes, on ne peut que s'étonner de la vitesse à laquelle les informations circulaient d'un point à l'autre de l'Europe dans cette société où le plus rapide moyen de communication n'était alors que le cheval. Et ceci est encore plus étonnant avec le second texte relatant les guerres de Louis XIV.

Peut on imaginer un humble curé de campagne faire du journalisme et conter les guerres de son souverain sans aucune censure il y a 3 siècles ?

Il est vrai que Louis XIV et ses armées avaient subi quelques revers dans la guerre dite de succession d'Espagne dans les années précédant 1709. A Ramillies, en Belgique, le 23 mai 1706, le maréchal de Villeroi succombait (perdait la bataille) face au duc de Malborough. Deux ans plus tard, ce dernier, allié au prince Eugène de Savoie, écrasait le duc de Vendôme à Oudenaarde et la même année Lille capitulait, le Nord de la France était envahi. Quant au comte de Vialar dont parle notre curé Gilbert, ce ne peut être que le duc de Villars (1653 1734), le vainqueur des Camisards qui, lors de la bataille de Malplaquet, hameau de Taisnières sur Hon (Nord), le 11 septembre 1709 où il fut lui même blessé donna l'ordre de repli à son armée après avoir fait subir de lourdes pertes aux forces du prince Eugène et du duc de Malborough. Par contre, nous n'avons pas pu confirmer la rumeur qui a fait écrire au curé Gilbert cette phrase énigmatique sur la captivité Londonienne du duc de Villars.

Mais notre ecclésiastique, pour si étonnante que soit la narration des guerres de son souverain, n'a pas fini la chronique des événements de son siècle débutant. Et du fond de sa Saintonge, voilà qu'il nous entraine en Ukraine où, le 8 juillet 1709, Pierre le Grand (Tsar de 1689 à 1725) vainquit Charles XII (Roi de Suède de 1697 à 1718) lors de la bataille de Poltava. Celui ci précédent vainqueur de Polonais à la Duna en 1701 et à Kissow en 1703 fut contraint de se réfugier en Turquie où il s'efforça d'obtenir l'appui du Sultan.

Qui aurait pû imaginer qu'à cette époque l'information ait circulé si rapidement et fut si proche de la réalité historique ? Seuls quelques fréquents déplacements dans la petite métropole qu'était Saintes, distante d'un peu moins de dix kilomètres, pouvaient apprendre à notre curé les nouvelles du monde. Et puis fidèle à son habitude, le curé Gilbert termine encore ce texte par une énumération du prix des denrées de première nécessité. Nous reprendrons donc la méthode de calcul précédente pour actualiser les prix en Francs 1989.

PRIX DES DENREESsol / livresous / kgheure de travail / kgFranc / kg
pain à Paris816,3412,56503,00
pain en Hollande1020,4215,70628,00
pain en Hollande1224,5118,85754
pain à Saintes48,176,28251,00

PRIX DES DENREESécu / tonneausous / tonneausous / litreheure de travail / litreFranc / litre
vin rouge en juin juillet8048003,332,56102,40
vin blanc en décembre6036002,501,9276,80

Au vu de ces résultats, peut on considérer que le prix du pain était considérablement plus élevé (+100 %) en ville qu'à la campagne et atteignait des sommes considérables dans les régions en guerre (+150% à +200%) ? Rappelons que le kilogramme de pain vaut de nos jours 10 à 15 Francs suivant le type de pain; mais nous ne sommes pas en période de famine.

Quant au vin rouge, on peut supposer que les prix donnés sont ceux de juin juillet puisque les valeurs des transactions du blé et du méteil données dans ce texte correspondent à celles notées pour cette époque dans le texte précédent. En conséquence, notons au passage que le vin rouge avait augmenté de 25 % et le vin blanc de 33 % en l'espace de 6 mois.

Le troisième texte pour lequel je n'ai malheureusement pas de photographie convenable est plus classique et concerne l'année 1785 connue pour son hiver rigoureux, son printemps très sec et son été pluvieux (Cf : "Paysans Charentais (5)").

Je laisse au lecteur le soin de se livrer lui même aux calculs de transposition en francs actuels des prix des denrées que l'on achetait à Saintes 4 ans avant la Révolution.

Il est néanmoins révélateur que ces trois courts textes se terminent tous par une énumération du prix des marchandises tant il est vrai qu'à cette époque "coût de la vie" n'était pas de vains mots et que ces quelques composants (le pain et le vin) ne sont, en somme, que les éléments indispensables à la célébration de messe quotidienne.





Reférences :
  1. "Images de Nieul-les-Saintes, Village saintongeais", Marie Clotilde Henrion-Taittinger, Nouvelle Imprimeries Champenoises, Reims, 1980
  2. "Les Ecrivains Témoins Du Peuple", F.& J. Fourastié, éditions J'ai Lu, 1964.
  3. "Le Panier De La Menagère Au XVIII° siècle" article de Benoit Garnot paru dans Historia n°482 de Février 1987.
  4. "Comment Vivaient Nos Ancêtres En Aunis Et Saintonge", Robert Colle, Editions Rupella, La Rochelle, 1977.
  5. "Paysans Charentais", François Julien Labruyère, Editions Rupella, La Rochelle, 1982.



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© : D.©h@t®y, version 1.0 du 04/09/1998